Par Isabelle Delage, avocate au barreau de Paris et cofondatrice d’Esterlaw
IA propriété intellectuelle preuve : comment la proposition de loi 2026 modifie-t-elle la charge de la preuve pour les entreprises ?
Le 8 avril 2026, le Sénat a adopté en première lecture une proposition de loi relative à l’instauration d’une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle. Le texte a ensuite été transmis à l’Assemblée nationale. À ce stade, il ne s’agit donc pas d’une loi définitivement adoptée ni entrée en vigueur.
Pour autant, le signal adressé au marché est déjà clair. Le sujet ne se limite plus à un débat théorique sur l’entraînement des modèles d’IA. Il devient un sujet de preuve, de gouvernance, de documentation et, en pratique, de risque contentieux défendable ou non.
IA et propriété intellectuelle :l ’allègement de la charge de preuve, vrai apport du texte
Le texte adopté par le Sénat insère un article L. 331-4-1 dans le code de la propriété intellectuelle. Il prévoit que, sauf preuve contraire, dans toute contestation en matière civile, une œuvre ou un objet protégé par un droit d’auteur ou un droit voisin est présumé avoir été utilisé par le fournisseur du modèle ou du système d’IA dès lors qu’un indice lié au développement ou au déploiement du système, ou encore au résultat généré, rend cette utilisation vraisemblable.
Le Sénat présente expressément ce mécanisme comme un aménagement de l’administration de la preuve dans le cadre d’une procédure civile. Il précise aussi que le dispositif vise à couvrir à la fois les fournisseurs de modèles et les fournisseurs de systèmes d’IA, afin d’embrasser l’ensemble de la chaîne de développement et de déploiement.
C’est la raison pour laquelle le sujet mérite l’attention immédiate des directions juridiques, des entreprises, startup, des CTO et des équipes produit. Le texte ne dit pas : “vous êtes automatiquement en faute”. Il dit, plus subtilement et plus puissamment : si l’utilisation d’un contenu protégé devient vraisemblable, vous devrez être capables de vous expliquer et de vous défendre.
IA et droit d’auteur : ce que la proposition de loi ne change pas
Il faut être très précis sur ce point. Cette proposition de loi ne crée pas, à elle seule, une interdiction générale d’entraîner une IA sur des contenus protégés. Elle n’épuise pas non plus le débat de fond sur la licéité de l’entraînement au regard du droit d’auteur. Son objet, tel que présenté par le Sénat, est d’abord procédural : alléger la charge probatoire des titulaires de droits dans un contexte marqué par une forte asymétrie d’information.
Le cadre substantiel reste notamment influencé par le régime français de la fouille de textes et de données. En droit positif, l’article L. 122-5-3 du code de la propriété intellectuelle prévoit que des copies ou reproductions numériques d’œuvres auxquelles il a été accédé de manière licite peuvent être réalisées à des fins de fouille de textes et de données par toute personne, quelle que soit la finalité de la fouille, sauf opposition appropriée de l’auteur, notamment par des procédés lisibles par machine pour les contenus mis à disposition du public en ligne.
Autrement dit, le débat juridique ne se résume pas à une alternative simple entre “autorisé” et “interdit”. Il porte sur la qualification des usages, la licéité de l’accès, l’existence ou non d’une réserve de droits, la documentation disponible et la capacité, en cas de contestation, à démontrer la robustesse de la chaîne de conformité.
IA propriété intellectuelle : ce que la proposition de loi changerait concrètement pour les entreprises
Le Sénat justifie la proposition de loi par le déséquilibre informationnel entre titulaires de droits et fournisseurs d’IA, et par la volonté de rétablir une forme d’égalité des armes en cas de contentieux. C’est précisément ce point qui intéresse les entreprises : lorsque le droit devient plus facilement mobilisable par la partie adverse, le risque cesse d’être théorique et devient opérationnel.
Pour un acteur de l’IA, cela produit au moins trois effets immédiats.
Le premier est un effet de gouvernance. La question de l’origine des jeux de données, des conditions d’accès, des exclusions, des réserves de droits, des politiques internes et des flux contractuels ne relève plus seulement d’une bonne pratique. Elle devient un élément structurant de la défense.
Le deuxième est un effet produit. Certaines fonctionnalités ou certains outputs peuvent rendre une utilisation plus facilement vraisemblable dans un dossier civil. Le texte vise d’ailleurs explicitement les indices liés non seulement au développement et au déploiement, mais aussi au résultat généré. Cela remet la fonction juridique au cœur des arbitrages produit.
Le troisième est un effet transactionnel. Une entreprise qui sait documenter ses sources, qualifier ses usages, auditer ses fournisseurs et préparer un dossier de preuve crédible négocie mieux : avec ses clients, avec ses investisseurs, avec ses partenaires data, et, le cas échéant, avec les titulaires de droits. Cette valeur défensive est aussi une valeur business.
AI Act et propriété intellectuelle : quelles obligations de transparence pour les modèles d’IA
Le mouvement français s’inscrit dans un environnement européen plus large. La Commission européenne rappelle que les fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent établir une documentation technique, mettre en œuvre une politique en matière de droit d’auteur et publier un résumé du contenu utilisé pour l’entraînement. Elle souligne également que ce résumé public vise à accroître la transparence sur les données d’entraînement et à aider les parties ayant un intérêt légitime, notamment les titulaires de droits, à exercer leurs droits au titre du droit de l’Union.
En pratique, cela signifie qu’un acteur exposé au sujet “IA et propriété intellectuelle” ne peut plus traiter la transparence documentaire comme un chantier accessoire. Documentation, politique copyright, résumé des données d’entraînement, traçabilité des sources et gouvernance contractuelle convergent désormais vers une même exigence : rendre le modèle juridiquement explicable.
IA propriété intellectuelle : quelles actions prioritaires pour les directions juridiques
La bonne question n’est pas de savoir si un contentieux arrivera nécessairement demain. La bonne question est plus simple : si un titulaire de droits vous interpelle, êtes-vous en mesure de répondre vite, précisément et utilement ?
Dans la plupart des dossiers, la priorité tient en cinq chantiers.
1- Cartographie des datasets : première étape pour sécuriser un système d’IA
Il faut identifier ce qui a été utilisé, à partir de quelles sources, selon quelles modalités d’accès, avec quelles restrictions et avec quels niveaux de confiance documentaire. Sans cela, toute analyse juridique reste abstraite.
2- Contrats IA : clauses clés pour gérer le risque de propriété intellectuelle
Lorsqu’un acteur ne développe pas seul son modèle, le risque se répartit entre fournisseurs, intégrateurs, clients et partenaires. Les contrats doivent traiter la provenance des données, les engagements de conformité, les garanties, les exclusions, l’assistance en cas de réclamation et la production des éléments de preuve utiles. Cette approche est d’autant plus importante que le Sénat vise les fournisseurs de modèles comme de systèmes.
3- Fonctionnalités sensibles : comment limiter les risques liés aux outputs
Quand le texte vise les indices tirés du résultat généré, il faut examiner les fonctionnalités susceptibles d’augmenter l’exposition : imitation, stylisation, reconstitution, génération trop proche d’un corpus identifiable, absence de garde-fous, prompts ou interfaces orientant l’utilisateur vers des usages litigieux.
4- Dossier de preuve IA : quels documents préparer en cas de contentieux
Dans un environnement où la preuve devient centrale, les entreprises doivent être capables de produire rapidement une documentation cohérente : politiques internes, logs, historique des versions, règles de collecte, exclusions, gouvernance des datasets, doctrine d’usage des fournisseurs tiers, réponses types précontentieuses.
5- Alignement juridique et produit : intégrer le droit dès la conception
Le juridique n’intervient pas uniquement “quand il y a un problème”. Sur ces sujets, il doit sécuriser le lancement, accélérer la négociation et rendre la trajectoire d’un produit plus robuste face aux clients grands comptes, aux investisseurs et aux partenaires stratégiques.
Note d’actualité législative
À la date de publication du présent article, la proposition de loi relative à l’instauration d’une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle a été adoptée en première lecture par le Sénat le 8 avril 2026, puis transmise à l’Assemblée nationale le 9 avril 2026 sous le n° 2634. Le texte est donc, à ce stade, en cours de navette parlementaire.
Références officielles
Sénat, proposition de loi n° 220 (2025-2026), déposée le 12 décembre 2025 ; Sénat, rapport n° 496 (2025-2026), déposé le 1er avril 2026 ; Sénat, texte de la commission n° 497 (2025-2026), déposé le 1er avril 2026 ; Sénat, texte adopté n° 85 (2025-2026), adopté le 8 avril 2026 ; Assemblée nationale, proposition de loi, adoptée par le Sénat, n° 2634, déposée le 9 avril 2026 ; Conseil d’État, avis consultatif du 19 mars 2026, n° 410652.
IA propriété intellectuelle preuve : FAQ stratégique pour les entreprises et les juristes
Qu’est-ce que la proposition de loi sur l’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA ?
Il s’agit d’une proposition de loi qui vise à introduire dans le code de la propriété intellectuelle une présomption d’utilisation d’une œuvre ou d’un objet protégé par le fournisseur d’un modèle ou d’un système d’intelligence artificielle, lorsqu’un indice lié au développement, au déploiement ou au résultat généré rend cette utilisation vraisemblable. Le sujet central est donc l’aménagement de la preuve en matière civile, et non la création d’un nouveau droit d’auteur.
La proposition de loi sur l’IA et les contenus culturels est-elle déjà applicable en France ?
Non. À ce stade, le texte a été adopté en première lecture par le Sénat le 8 avril 2026 puis transmis à l’Assemblée nationale le 9 avril 2026. Il faut donc le traiter comme un signal législatif fort, mais pas encore comme une règle définitivement promulguée et entrée en vigueur.
Présomption d'utilisation IA : est-ce une présomption de contrefaçon ?
Non. Le texte adopté par le Sénat crée une présomption d’utilisation en matière civile, pas une présomption automatique de contrefaçon. Le rapport sénatorial présente explicitement le mécanisme comme une facilitation probatoire destinée à rééquilibrer la charge de la preuve et à rétablir l’égalité des armes en contentieux.
Quels acteurs sont visés par la proposition de loi : fournisseurs de modèles d’IA, systèmes d’IA, intégrateurs ?
Le texte vise les fournisseurs de modèles et les fournisseurs de systèmes d’IA. Le Sénat a précisément ajouté cette double référence pour couvrir l’ensemble de la chaîne de développement et de déploiement des IA, ce qui élargit le radar au-delà des seuls acteurs du pré-entraînement.
Preuve en IA : quels indices peuvent être retenus par le juge ?
Le texte retient un critère souple : il suffit qu’un indice lié au développement du système, à son déploiement ou au résultat généré rende l’utilisation d’un contenu protégé vraisemblable. Le Sénat cite comme exemples des contenus produits “à la manière de”, la régurgitation d’extraits ou d’une œuvre entière, des ressemblances entre l’objet protégé et le résultat généré, ou encore des indices techniques liés à la chaîne d’approvisionnement ou au fonctionnement du modèle.
La proposition de loi remet-elle en cause le cadre européen du text and data mining ?
Pas à elle seule. Le rapport du Sénat replace la proposition dans le contexte des exceptions TDM issues de la directive 2019/790 et explique que l’intervention française se situe sur le terrain du droit procédural, pour restaurer l’effectivité des droits sans empiéter sur le droit substantiel européen. Autrement dit, la proposition ne remplace pas tout le cadre européen applicable à l’entraînement des modèles.
Pourquoi les directions juridiques doivent-elles s’y préparer avant l’adoption définitive du texte ?
Parce que le signal politique et juridique est très clair : le législateur cherche à réduire l’asymétrie de preuve entre titulaires de droits et fournisseurs d’IA. Même avant une éventuelle entrée en vigueur, le texte révèle déjà l’attente de fond des pouvoirs publics : mieux documenter les sources d’entraînement, les usages et la capacité à justifier juridiquement un système d’IA.
Contentieux IA : quels documents produire en cas de litige ?
La vraie question n’est pas seulement “sommes-nous conformes ?”, mais plutôt : quels éléments pouvons-nous produire tout de suite ? Dans la logique du texte, les entreprises ont intérêt à pouvoir expliquer l’origine des données, la chaîne de développement, les flux techniques, les garde-fous, la documentation fournisseur et la logique de certains outputs sensibles, car c’est précisément sur ce terrain probatoire que le contentieux va se jouer. Cette recommandation est une déduction opérationnelle cohérente avec l’objectif du texte de rééquilibrer la preuve.
Faut-il déjà adapter les contrats, les process internes et la documentation IA ?
Oui, à titre de préparation. Le Sénat présente la mesure comme un levier incitatif destiné à favoriser des pratiques plus documentées, notamment la traçabilité des sources et la négociation d’accords de licence ; cela justifie déjà, côté entreprise, un audit des clauses fournisseurs, des droits sur les données, des politiques internes de gouvernance IA et de la conservation des preuves.
Pourquoi les sujets IA exigent-ils aujourd’hui des avocats toujours plus experts ?
La proposition de loi adoptée par le Sénat le 08 avril 2026 confirme une tendance de fond : sur les sujets IA, la question n’est plus seulement de disposer d’un conseil juridique généraliste. Les entreprises ont besoin d’avocats capables d’intervenir sur des problématiques de plus en plus spécialisées, à l’intersection du droit d’auteur, des droits voisins, des contrats technologiques, de la gouvernance des données, de l’IA Act, du risque contentieux et des choix produit.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas seulement de “trouver un avocat”. L’enjeu est de trouver rapidement le bon avocat, c’est-à-dire un professionnel compétent sur le sujet précis, dans le contexte précis, dans le budget donné et disponible au bon moment, et capable de comprendre les contraintes opérationnelles de l’entreprise.
C’est précisément là qu’EsterLaw a vocation à intervenir. EsterLaw est une plateforme innovante de matching juridique, conçue pour structurer les besoins et faciliter la mise en relation entre entreprises, directions juridiques et avocats experts. La plateforme repose sur un matching intelligent entre besoins juridiques et compétences adaptées, et regroupe des avocats dans tous les domaines du droit, notamment de nombreux avocats experts des sujets technologiques à forte complexité.
Pour une entreprise confrontée à un sujet IA, l’intérêt est concret : identifier plus vite un avocat pertinent pour un audit de dataset, une revue contractuelle, un lancement produit, une analyse de risque en propriété intellectuelle, ou la préparation d’une stratégie de défense.
Les informations présentées dans cet article sont fournies à titre général et simplement indicatif. Elles ne constituent en aucun cas un avis ou un conseil juridique. Pour toute question relative à votre situation, il est indispensable de consulter un avocat inscrit au barreau. EsterLaw et ses auteurs déclinent toute responsabilité quant à l’utilisation, directe ou indirecte, des contenus publiés.